L’effet miroir

Publié le 28 sept 2016

Texte écrit dans le cadre des Rendez-vous littéraires sur le Chemin des Artisans rendus possibles grâce à l’entente de développement culturel du ministère de la Culture et des Communications avec la MRC des Appalaches et la Ville de Thetford Mines.

Auteur : Luc Gonthier
Créateur du Chemin des Artisans : Louise Daigle
Titre de l’oeuvre : Reflet

J’ai tendance à croire qu’il existe quelque part en nous des espaces plus ou moins définis où se dessinent et s’amalgament les sentiments que nous éprouvons pour les autres. Comme sur une toile, la vie y dépose des formes et des couleurs qui se juxtaposent jusqu’à devenir des tableaux.

Souvent, ceux-ci demeurent à l’état d’esquisses, alors que sur d’autres des formes nettement plus définies et complexes apparaissent avec le temps.

Je me suis d’ailleurs déjà demandé si ce ne sont pas ces univers allégoriques qui s’imposent juste avant notre dernier souffle et que, faute de mieux, nous appelons le «film de notre vie». Une sorte de tour ultime de notre musée intime où s’affiche une galerie d’images révélatrices des véritables sentiments que nous ressentons pour ceux et celles qui ont marqué notre existence.

Un événement

gonthier-daiglerécent me permet aussi de penser qu’il arrive même parfois, lorsque nous sommes confrontés à de fortes émotions, qu’un de ces tableaux se révèle prématurément. Un flash qui nous surprend au cœur de cette obscurité qui nous envahit peu à peu. Comme une météorite pénétrant notre atmosphère intérieure.

C’est du moins ce que j’ai ressenti avec acuité dans un autobus qui me ramenait de Québec à Montréal. Je venais d’apprendre, en même temps que lui, que mon plus jeune frère était atteint d’un cancer incurable. Pire, on nous avait indiqué du même souffle sa date probable de péremption.

Sur le coup, quand on est l’aîné, on se montre fort, on badine même avec la mort comme si de l’intimider allait la repousser. Et puis, on se retrouve seul sur son siège d’autobus.
J’ai perdu pied. L’abime. Un choc comparable en intensité à celui que j’avais ressenti à l’adolescence, lors d’une nuit étoilée, sans lune, alors que j’étais étendu dans un champ sur la Grande Ligne à Sacré-Cœur-de-Marie.

J’ai eu, à ce moment, le sentiment d’être aspiré corps et âme par la voûte céleste. J’ai alors été pris d’un tel vertige que j’ai compris, dans chacune des cellules de mon corps, ce qu’était l’infini et, du coup, à quel point j’étais tellement peu de choses!

Cette fois, à mesure que je tombais dans le vide, impuissant, c’est toute la fragilité de cette étincelle qu’est notre vie qui me remuait jusqu’à l’infiniment petit, notre dernier souffle.

Trop souvent, on ne se résout à cette saloperie de fatalité que lorsqu’elle s’impose!

(pause)

Je regardais donc, la tête vide et le cœur explosé, le soleil se coucher à travers la vitre teintée de l’autobus lorsque le flash s’est imposé aussitôt que j’ai cligné des yeux. Dès que le tableau a pris forme, j’ai tout de suite saisi le lien inaliénable qu’il y avait avec mon frère.

L’image qui se dessinait était, dans son ensemble, plutôt contrasté, reflétant en cela la relation, souvent sans nuances, que nous avions vécu mon frère et moi.

D’abord, ces deux silhouettes qui se détachent, avec leurs contours bien définis, sur un horizon plutôt sombre, proche d’un ciel d’orage. Des silhouettes revêtues de couleurs contrastantes, comme autant de témoins attestant sous serment de chaque période de nos vies.

Les blancs lumineux des jours rêveurs, les bleus ciel des amours goûteux et des horizons aventureux, les couleurs terre des jours nourriciers mais aussi des temps incertains et des traversées de déserts… et enfin ces rouges sanguins transfuseurs de passions, mais aussi révélateurs de la signature facilement identifiable de chacun de nos démons.

J’ai tout de suite noté que sur la silhouette de mon frère, les couleurs se découpaient en espaces parfaitement définis comme autant de moments sculptés au scalpel. Comme si, au fil du temps, la vie s’était acharnée à lui scarifier l’âme. C’était d’autant plus évident lorsque je me suis attardé à l’ombre du reflet de sa silhouette où les rouges prédominaient.

Sur la mienne, au contraire, les couleurs étaient moins tranchées, plus en demi-teinte et en transparence comme une aquarelle. Peu ou pas de cicatrices apparentes. Je m’étonnai même d’y trouver tant de lumière, moi qui pose généralement un jugement plutôt enténébré sur la nature humaine et sur moi-même.

On se croit souvent l’héritier du pire jusqu’à ce qu’on le croise chez quelqu’un d’autre!

(Pause)

Une chose est certaine, l’annonce à mon frère de son éternité prochaine nous a fourni, à lui comme à moi, toutes les aspérités nécessaires pour échapper à cette noirceur où nous nous étions enfoncée jusqu’à nous perdre de vue. Nous avons pu ainsi retrouver juste assez de lumière pour donner du relief à notre avenir prévisible.

Après avoir hésité un moment, je lui ai parlé du tableau qui m’était apparu le jour de sa condamnation. Il m’a demandé si j’y voyais une explication à ce qui lui arrivait. Je n’ai su quoi lui répondre. J’ai si peu de certitudes. Alors, je me suis tu, sachant que les réponses toutes faites, il les connaissait déjà…

(pause)

Question de changer l’atmosphère, je lui ai déclaré que je pensais connaître la raison pour laquelle, à l’origine, tout ça avait mal commencé entre lui et moi.

Ça remontait à loin. Au 8 juillet 1964 en fait. C’était le jour de mon 10e anniversaire. Excité, je m’étais réveillé tôt, surpris de découvrir ma grand-mère dans la cuisine. C’est à peine si elle m’a vu, tout aussi énervée que j’étais fébrile. Elle a néanmoins eu le temps de m’annoncer que j’allais recevoir pour ma fête le plus beau de tous les cadeaux : un petit frère! Je me suis retenu pour ne pas hurler. C’est un vélo CCM que j’avais demandé pas un petit frère… avec qui d’ailleurs je devrais désormais partager chacun de MES anniversaires…

Il a souri, brièvement, mais il a souri.

Les souvenirs ont ensuite fusé. Les explications aussi. Un long échange qui nous a permis de survoler ensemble la géographie chaotique de toutes ces années qui nous avaient mené jusqu’à la rupture, de scanner la géologie de notre relation en nous attardant aux strates vraiment essentielles.

Bien des couleurs du tableau ont alors trouvé leur sens.

(pause)

En fin de compte, peu de regrets en sont ressortis, sinon celui du temps désormais compté.

Heureusement aussi, , le prévisible a choisi depuis d’emprunter le chemin de l’improbable. Sa date de péremption est périmée! Et ses jours goûtent encore bon…

Ainsi, le temps s’étire et, à notre plus grand bonheur, retarde d’autant le moment où il faudra que j’appose le mot FIN au bas du tableau et que je puisse le ranger définitivement.

De Sacré-Cœur-de-Marie, je t’embrasse mon frère!

© luc gonthier
Septembre 2016

Share This